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SUR LA STRATÉGIE DU BARÈME PLANCHER

Discussion avec le Collectif pour une loi sur l'élimination de la pauvreté  

Un barème plancher à l’aide sociale: plus qu’une revendication, une stratégie de lutte 

 Beaucoup de gens se demandent pourquoi les groupes de sans emploi se concentrent principalement sur une revendication à l’aide sociale, un barème plancher, plutôt que de répondre à chacune des attaques du gouvernement. Certains pensent que nous manquons de stratégie. 

Pour nous, au contraire, le barème plancher est non seulement une revendication mais également une stratégie de lutte. Et voici pourquoi. 

Voyons d’abord quelle est la définition du Barème Plancher telle que portée par l’Organisation des Sans Emploi-Région de Montréal (OSE-RM) depuis 1997 et par le Front commun des personnes assistées sociales (FCPASQ) depuis 1998, puis formulée comme suit par la Marche des femmes : 

  1. La loi d’aide sociale doit assurer la sécurité d’un revenu minimum, garanti dans la loi par un barème plancher, dont le montant est à déterminer et en deçà duquel aucune saisie, ponction, pénalité ou coupure ne puisse s’appliquer;
  1. ce montant (le Barème plancher-NDLR) doit couvrir les besoins essentiels tels le logement, l’alimentation, l’habillement et les médicaments.

 La revendication ainsi formulée comporte trois aspects :

1) Un amendement à la loi sur le Soutien du revenu;

2) Établissant un montant qui ne peut être amputé;

3) Ce montant couvre les besoins essentiels. 

C’est le lien entre ces trois aspects, indissolublement liés entre eux, qui non seulement définit la revendication, mais aussi fonde la stratégie de la campagne pour un barème plancher. 

Qu’on considère la Déclaration pour un barème plancher qu’une vingtaine de députéEs et près de 1000 groupes ont signée, qu’on considère la Proposition d’amendement à la Loi sur le soutien du revenu formulée par le FCPASQ, ou qu’on considère la formulation de la revendication d’un barème plancher telle qu’adoptée par la Marche des femmes, dans tous ces cas on retrouve les même trois éléments : amendement à la loi, montant non amputable, besoins essentiels. 

Et dans tous ces cas, un soin méticuleux a été mis pour assurer qu’on inclurait tout ça et rien que ça

Poser la revendication du barème plancher de cette façon signifie que : 

  1. parce qu’il s’agit d’un amendement à la loi et que les lois sont adoptées par l’Assemblée nationale, tous les députéEs –et tous les candidatEs aux élections – sont appelés à se prononcer (alors que si on définit le barème plancher en relation aux barèmes existants, ça devient l’affaire du seul conseil des ministres). Nos groupes ont ainsi une prise sur le niveau politique dans tous les comtés du Québec;
  1. parce que l’amendement à la loi concerne l’impossibilité de réduire la prestation en-dessous d’un montant qui couvre les besoins essentiels, chaque députéE, chaque candidat doit se prononcer personnellement pour ou contre le droit inconditionnel de tous et toutes à la nourriture, au logement, aux médicaments… Sur cette base-là, notre mouvement détient un avantage moral aux yeux de l’opinion publique comme jamais nous n’en avons eu en revendiquant simplement des hausses de prestations. Et c’est le gouvernement qui est sur la défensive;
  1. parce que le gouvernement a lui-même évalué les besoins essentiels identifiés par la revendication à un niveau plus élevé que les barèmes actuels de l’aide sociale, nous pouvons lutter pour une hausse effective des prestations sans demander d’impopulaires augmentations : nous le ferons mille fois mieux en demandant aussi peu que la couverture des besoins vitaux. Qu’est-ce qui est le plus difficile politiquement pour le gouvernement : refuser une hausse des barèmes? ou refuser de garantir le logement? la nourriture? les médicaments?…

d) parce que nous faisons apparaître un nouvel article dans la loi et un nouveau barème dans le règlement, le gouvernement doit maintenant établir ce nouveau montant, et c’est le nouvel article de la loi qui lui impose les critères (les besoins essentiels) pour calculer le barème plancher. 

e) parce que le critère pour établir le montant du barème plancher, soit la couverture des besoins essentiels, serait inscrit dans la Loi, et parce que ce montant ne pourrait être amputé, le gouvernement ne pourrait plus établir arbitrairement le niveau des prestations, le baisser, le soumettre à une hausse des pénalités, etc, sans amender la Loi, c’est-à-dire sans passer par tout le processus de l’adoption d’un projet de loi. Par contre, si le montant du barème plancher est défini en référence aux barèmes existants, ça devient l’affaire du Règlement et donc des seuls ministres qui peuvent procéder très rapidement, sans que l’Opposition ou les simples députéEs ne puissent intervenir et sans la contrainte d’une Loi qui établit comment la prestation doit être calculée. Quelle situation est la plus avantageuse politiquement pour nous? 

f) parce que le barème plancher n’est pas un des barèmes existants mais un minimum en-dessous duquel on ne peut descendre, rien n’empêche donc que des suppléments, coupures ou pénalités puissent s’appliquer aux barèmes établis par le Règlement : il suffira de porter ces barèmes à des montants (beaucoup) plus élevés que les montants actuels pour que ce soit possible. Ainsi, nous n’avons plus besoin de faire porter principalement le débat sur les obligations et pénalités liées à l’emploi (un terrain où le gouvernement est très, très à l’aise); pour rendre le workfare impossible, il suffit de défendre le droit à la nourriture, au logement, aux médicaments (terrain où les politicienNEs sont beaucoup moins fanfarons, croyez-nous!) 

g) en réunissant ces trois points (un plancher; dans la loi; couvrant les besoins essentiels) dans une même revendication, dans un même amendement à la Loi, on pose ainsi la question fondamentale dans la réforme de l’aide sociale : qu’une Loi de l’aide sociale a pour objet d’assurer la couverture des besoins essentiels en situation de dernier recours. Au delà de tous les avantages tactiques qu’elle comporte, la revendication d’un barème plancher a donc une portée stratégique. Qu’on détache un seul élément des deux autres et ce n’est plus le cas. Le gouvernement, lui, a compris tout ça et l’attachée politique du Ministre Boisclair l’exprimait candidement aux représentantes de la Marche des femmes lorsqu’elle disait que le barème plancher était inacceptable parce que « ça va à l’encontre du néo-libéralisme »!  

On pourrait poursuivre la liste des avantages stratégiques et tactiques que nous donne la combinaison des trois composantes de la revendication du barème plancher telle qu’elle est définie depuis 1997. Mais il est important surtout de comprendre que si on détache une seule de ces composantes (amendement à la Loi, plancher, besoins essentiels) des deux autres, la stratégie ne fonctionne plus. Et c’est ce qui arrive quand on met de l’avant non pas une, mais 2 revendications : opposition à toutes coupures et pénalités (appauvrissement zéro) d’une part, et hausse des prestations d’autre part; et cela, sans que les deux ne se renforcent mutuellement. N’avons-nous pas essayé cette stratégie pendant des années? Et avec quel résultat? Est-ce par hasard que Boisclair demandait aux représentantes de la Marche des femmes : « Pourquoi vous ne demandez pas plutôt une hausse des prestations?»… Suivrons-nous le conseil du Ministre?

Le fait est que pendant que nous luttons pour la garantie des besoins essentiels pour tous et toutes, nous travaillons aussi, dans les faits et plus efficacement qu’avant, à la hausse des prestations et contre les pénalités. La différence, c’est la nouvelle stratégie que permet la revendication du barème plancher. 

À OSE-RM et au FCPASQ, c’est très clair pour nous que politiquement, et dans l’opinion publique, nous avons l’avantage quand nous réclamons un minimum couvrant les besoins essentiels, et nous mettons le gouvernement dans l’embarras : s’il refuse, il projette l’image d’un gouvernement prêt à laisser mourir des citoyen-ne-s en ne leur donnant pas le minimum pour manger, se loger, s’habiller et payer leurs médicaments; et dans une démocratie comme la nôtre, ce n’est pas rentable politiquement. Au niveau du rapport de force à construire afin de mener la lutte, notre stratégie a déjà démontré sa force. 

Mais du moment qu’on défait la revendication en plusieurs morceaux, ce n’est déjà plus la même chose. Il ne s’agit plus de la même stratégie, ni de la même revendication. Un triangle se compose de trois droites : et pourtant, trois droites alignées parallèlement n’égalent pas un triangle. Dans la revendication du barème plancher, et pour que cette lutte fonctionne, les rapports entre les éléments de la revendication sont aussi importants que les éléments eux-mêmes.  

Le lien indissoluble entre les trois composantes de la revendication d’un barème plancher lui confère une force propre qui compense la faiblesse de nos moyens : à condition bien sûr de marteler la même chose encore et encore, partout, au point de rendre la question politiquement incontournable.  

Organisation des sans emploi de la Région de Montréal  (OSE-RM)

Front commun des personnes assistées sociales du Québec (FCPASQ)

31 janvier 2001.

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